20.02.2009

Le samedi de Mélusine

 

couverture.jpgTu ne m’es pas semblable.

Je suis déboussolé.

Quoi qu’il se passe, je sais que ma mère est ma mère, que mon père est mon père, que ma sœur est ma sœur et ma fille ma fille et mon fils mon fils, et se déroule comme une pelote la généalogie de mes liens congénitaux. Les liens d’avant ; les liens d’après. En haut ; en bas. C’est mon aérobique familial. Comme Tarzan, je passe de liane en liane, de lien en lien, connaissant chacun comme ma poche, sachant ce qui blessera ou attendrira, les points de hautes voltiges et de tension perpétuelles. Ce sont mes semblables. Nous sommes globulairement unis. Je connais parfaitement ma position sur la carte des mêmes.

Mais toi… Tu t’es campée très exactement en face de moi. Tu ne m’offres aucune certitude. Tu n’es pas un précédent ou un descendant dans mon histoire. Nous ne sommes reliés par aucun lien de sang. Pourtant, notre chemin est là, par-dessus le vide qui nous sépare. C’est à cet endroit précisément – et aucun autre - que nous devrons passer. Tendre un pont entre toi et moi. Dès notre première rencontre nous avons lancé les filins qui seraient la fondation de l’édifice à venir. Aussi ténus fussent-ils, ils constituent peut-être les liens les plus sûrs et les plus fidèles.

Toi… un monde. Tu m’étourdis. Pourquoi toi ? Les liens du sang sont immobiles, c’est un héritage définitif. Les liens du cœur, par contre, sont perpétuellement en mouvement. Tu m’échapperas toujours. D’ailleurs, vouloir t’assimiler, absorber ton altérité, serait un meurtre. Privation de l’essentielle liberté qui te distingue de moi. Je me dois de respecter ton samedi de Mélusine. Garder la juste distance pour que le lien, aussi fort soit-il, ne devienne pas un nœud coulant. Pour que le symbole du rosier ou des racines entremêlés ne se transforme pas en un platane de trottoir qui enserre un lampadaire froid en son tronc…

Pas un bout de gène entre nous ! Je fouille dans la gaine technique de notre relation. A part un sacré fouillis, je ne trouve rien de tangible. Nous ne sommes pas dans l’ordre du biologique, mais dans celui des lois non écrites du cœur. A tout moment nous pouvons rompre. Entre nous, tout peut éclater, et c’est la grandeur de notre lien. Parce que tout peut finir, tout peut se construire. Nous ne sommes pas un état de fait. Tu ne m’es d’aucune évidence. Le grand péril serait de l’oublier.

Pour tout l’inexplicable qui nous lie, pour toute la richesse que ton sang apporte à mon sang, et pour notre sang mêlé en une nouvelle vie, pour le métissage de nos mémoires, je fais serment de respecter ton samedi de Mélusine, dussé-je te perdre. C’est à ce prix que tu ne seras jamais mon hypocrite semblable, mais ma plus belle différence.

- Un pas de plus –
Le roman de Mélusine, Coudrette, Gallimard- Flammarion.
L’esprit de solitude, Jacqueline Kelen, Albin Michel.

 

16.02.2009

Pour moi

 

Papillrire.jpg
Voici ce qu’un amoureux soufflait l’autre jour à sa Valentine…


Pour moi, tu n’as pas à réunir le plus grand nombre de qualités possibles
Pour moi, tu n’as pas besoin d’être une pin up de magazine
Pour moi tu n’incarnes pas un phantasme
Pour moi, la durée n’est pas un présent
Pour moi, tu n’as pas besoin d’être forcément une promesse de bonheur
Pour moi, tu n’es pas une évasion
Pour moi, nous est une création quotidienne
Pour moi, tu n’es pas une fée de légende
Pour moi, toutes tes faiblesses ont leur raison d’être
Pour moi, tu es un amour assumé
Pour moi, amour et désir ne sont pas séparés
Pour moi, ton visage est ma plus belle différence
Pour moi, tu es la femme que je désire
Pour moi, je veux tout de toi
Pour moi, tu n’es pas une femme fatale
Pour moi, tu es une femme du destin
Pour moi, t’aimer est un acte
Pour moi, tu es une décision
Pour moi, tu es un foyer et un brasier
Pour moi, tu es une source de joie
Pour moi, tu n’es pas une distraction
Pour moi, tu es une ré-création
Pour moi, tu es le réel
Pour moi, tu n’es pas phyltrée
Pour moi, tu n’es jamais acquise
Pour moi, tu es une conquête
Pour moi, tu es mon plus beau pari
Pour moi, tu es belle comme tu es
Pour moi, tu as allié ta vie à la mienne
Pour moi, tu as ouvert toutes grandes les portes
Pour moi, tu as envie
Pour moi, tu es une promesse de vie
Pour moi, nous n’est pas ailleurs
Pour moi, nous sommes ici et maintenant
Pour moi, …

Et alors qu’il inspirait pour reprendre son souffle on entendit ailleurs une Valentine répondre à son bien aimé…

Pour moi…

- Un pas de plus –
Denis de Rougemont, L’amour et l’Occident, chapitres VI et VI, éditions 10/18.

 

15.02.2009

Le royaume familier

 

P1020552.JPGIls sont nombreux autour de nous. Ils ont un don : la joie. Comme une fleur son parfum ou le soleil sa chaleur. Auprès d’eux, le tout bon s’éveille, pépie, gazouille. Ca se met à danser dedans. On est saisi. Les porteurs de joie viennent enluminer les marges de nos carnets de vie. Ce sont des vitraux qui éclairent nos entrailles. Le smog mental se dissipe. On se demande pourquoi on ne s’est pas ébroué plus tôt.

Malheureusement, ils ne font que passer, et les belles couleurs avec eux. On se désaccorde à nouveau. Comme des asthmatiques de la joie, on peine à raviver la braise. Le sourire se crispe, les rhumatismes psychiques recommencent à nous faire mal. Ca grippe. On relit la notice d’un des innombrables magazines ou livres de psychologie. Mais on patine sur les conseils des autres, par manque d’adhérence sur son propre terrain. La différence entre nous et les porteurs de joie tient au souffle.

J’aimerais saluer trois porteurs de joie que j’ai rencontrés au mois de janvier : un généticien, une animatrice dans un foyer de personnes âgées, un écrivain.

Commençons par une causerie radiophonique avec le généticien Denis Duboule sur les ondes de la RSR. L’homme est calé. Papable pour le Nobel. Et tout doué pour la vie. Pas besoin de chercher longtemps : lui, il cultive le gène de la joie. Avec ses élèves, il ne se fait aucune illusion. Ils ne retiendront rien – ou presque – si ce n’est l’élan qu’il aura su leur transmettre, son enthousiasme, sa passion pour la recherche. Pour quelques-uns, il aura illuminé le début du sentier. Nous sommes nombreux à pouvoir évoquer un professeur, à l’école ou à l’université, qui avait le don du don de joie. Avec eux, l’heure de cours ne s’écoulait plus le regard vaquant par la fenêtre. Ils avaient quelque chose à nous dire, quelque chose qui allait bien plus loin que la matière : l’esprit. Ils créaient une fête dans un coin de notre cerveau. Les neurones papillaient. Ces maîtres – nous en avons aussi en occident– ne se contentaient pas uniquement de faire honnêtement leur travail. Avec eux, ça sentait le délit, l’aventure, le casse. Rien de pépère. Pas de Verlaine pour les cinquante prochaines années. Parce que des gènes au Roman de Renart en passant par Freud, il y a de quoi inquiéter et éveiller.

Passons de la salle de classe au salon d’un EMS. Une petite bonne femme toute ronde, cheveux noirs, voix de ténor déboule et va s’asseoir à une table autour de laquelle viennent se réunir, minute après minute, une ribambelle de vieilles dames. L’une amenant son tricot, l’autre un journal ou encore sa tremblote. Cahin-caha, la majorité des pensionnaires se sont retrouvées là. Comme des papillons attirés par la lumière. Une vraie cheffe d’orchestre cette animatrice ! Accordant de l’attention à tous. Tenant compte des moyens de chacun. Les faisant toutes participer. Même Dame Iguane – je l’appelle ainsi à cause de sa langue qu’elle sort à tout moment, comme si elle voulait attraper un moustique. La présence tonifiante de Dame Animatrice, sa bienveillance et sa patience enjouée ramenait à la vie toutes ces lazarettes en puissance.

Pour finir, j’aimerais brièvement évoquer Jean-Louis Kuffer qui éclaire ses lecteurs depuis la rampe de lancement de son blog, avec des fusées de toutes les cultures, de tous les styles, de toutes les écritures. Cet homme, c’est du torrent de montagne, du pur. Du verbe matière, du verbe violent comme la chair en émoi, au doux murmure d’une mère berçant son enfant, son chant couvre plusieurs octaves. Sourcier sur les hauteurs de la Désirade, où il vit, il partage avec qui veut bien l’entendre l’arrivée de l’œuvre nouvelle. Que de fois son ardeur filante m’a requinqué, m’a redonné courage sans même qu’il ne le sache.

Ses vœux pour l’année nouvelle n’avaient pas la pauvreté d’un sms perdu sur le réseau:


- Pour l’année à venir, ceci seulement : on continue. C’est écrit sur les jointures des mains des pêcheurs aux lourds filets en deux fois cinq lettres : tenir ferme.

Jean-Louis Kuffer, Madame Lève-Lazarette ou Denis Duboule sont des pêcheurs d’homme. Nonchalant de savoir s’ils prêchent dans le désert, ils nous convient à une vie à plus haut sens.

 
- Un pas de plus- 
Un entretien à la RSR avec Denis Duboule et un reportage de la TSR.
La blogosphère de Jean-Louis Kuffer.
Pour Dame Animatrice, rendez visite à une personne âgée.